CHILLA

En 2014, à l’écoute d’Intergalactik , un des premiers morceaux de CHILLA, on ne se doutait pas une seconde que la rappeuse dévoilait là une de ses obsessions : l’espace, l’infinité de l’univers, et surtout cette lune qui continue de l’inspirer cinq ans plus tard.

Il y a déjà le titre de ce premier album, MŪN, conséquence heureuse d’une mauvaise traduction du mot « lune » en japonais. Cet astre qui lui rappelle à quel point son existence peut lui paraître insignifiante face l’immensité de la galaxie. Mais il y a aussi tous ces morceaux réunis ici, censés témoigner d’une personnalité complexe, tiraillée entre des sentiments et des attitudes contradictoires.

« À l’instar de la lune, je pense moi aussi avoir différentes facettes, et mon premier album a été réalisé dans l’idée de les exposer, de montrer au public que je suis à la fois hyper sensible et intransigeante, féminine et virile, mélancolique et brute, timide et engagée ».

Pour mettre en son une telle dualité, CHILLA a choisi de laisser derrière elle quelque chose de sa routine et d’aller enregistrer son album à l’extérieur de Paris. Il y a d’abord eu une résidence d’une semaine à Nice l’été dernier, au cours de laquelle la Franco-Malgache a enregistré une bonne partie de son disque aux côtés de Tefa, Fleetzy, et Youssoupha venue prêter main forte sur les titres 1er jour d’école et la Nuit. On retrouve également sur ce nouveau projet les producteurs Matou & Benjay ainsi que les artistes qu’elle affectionnent particulièrement : Kalash et Gros Mo.

De ses sessions, qu’elle dit sérieuses et appliquées, sont nés Mira, Bridget ou encore Ego. Le reste a pris forme entre Paris et Marrakech, avec l’idée d’avancer « sans calcul, au feeling, en étant la plus sincère possible et en s’exprimant avec ses tripes ».

Surtout, CHILLA semble en avoir fini avec la technique pure. Sur MŪN, l’idée n’est plus de multiplier les figures de style derrière le micro, mais bien de simplifier l’écriture, d’aller à l’essentiel, d’osciller entre le rap et le chant, et de rechercher l’émotion à travers la mélodie. Un choix logique, finalement, de la part d’une artiste de 25 ans, qui a passé douze années à apprendre le violon, le solfège et la rigueur d’une formation classique, et qui souhaitait visiblement ici souligner davantage son rapport intime à l’instrumentation. En résulte MŪN, un disque riche, varié, à la fois trap et R&B, d’une subtilité époustouflante dans la production, sur lequel elle co-compose quatre beats des quatorze morceaux et donne l’impression de s’assumer pleinement.

« Pour décrire MŪN, je parlerais même de lâcher-prise, dans le sens où j’ai moins de complexe, où j’affirme qui je suis. D’ailleurs, si on écoute bien l’album, on se rend compte qu’il y a une cohérence, un déroulement narratif, on passe de 1er jour d’école où je tente timidement de m’imposer, comme à chaque rentrée scolaire, à Solo, où je revendique clairement ma personnalité suite à un développement personnel m’ayant permis d’affirmer ma personnalité. »

À l’écoute de ce premier album, on comprend en effet que chacun de ces quatorze morceaux, agrémentés de trois bonus piochés au sein des différents freestyles donnés ces derniers mois (comme Am Stram Gram, interprété lors du Planète Rap de Roméo Elvis), a été envisagé comme un processus thérapeutique. Un peu comme si l’acte de création lui donner « la légitimité d’exister », comme si CHILLA, visiblement préoccupée par la gestion de ses sentiments amoureux, et d’un travail introspectif, avait fini par comprendre qu’elle n’avait « pas besoin d’un homme pour se construire en tant que femme ».

MŪN, c’est donc le disque d’un Coeur sombre d’une artiste de 25 ans « heureuse d’être imparfaite », « heureuse d’être libre », qui « ne veut pas finir comme Bridget Jones », qui en assez de se lamenter sur son sort, et qui prend donc du recul sur elle-même et verbalise son évolution dans un album à entendre comme le véritable acte de naissance d’une rappeuse conçue pour durer.

ACHETER